L’orgue Isnard de la basilique de Saint Maximin

 

Photos de l’instrument vu de l’intérieur




Côté des basses de la raisonnance














Côté des basses du Grand Orgue

La mécanique vue de l’arrière des claviers

Photos réalisées au grand angle (10 mm) par Yves Cabourdin

La soufflerie constituée de quatre soufflets cunéiformes

L’instrument a été restauré de 1987 à 1991 par Y. Cabourdin

Ici quelques photos de cette époque

La chamade raisonnance vue du bas du buffet

La console avec ses nouveaux claviers les étiquettes ont été caligrafiées par Guy Cabourdin, mon père, décédé en 2003

Photo du Père Arbus aux anciens claviers de la console

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SOUVENIRS D’UNE RESTAURATION PEU COMMUNE


Alors que j’étais sur un chantier, en train de monter chez un particulier un petit orgue d’étude, j’ai appris que mon entreprise était choisie pour effectuer les travaux de restauration de l’orgue Isnard de la Basilique de saint Maximin.

J’avais sérieusement répondu à cette consultation sans trop y croire, et je me suis dit en raccrochant le combiné du téléphone que cette nouvelle pouvait faire grand bruit dans le monde de l’orgue. Je ne fus pas déçu. Mr René Dinkel, conservateur régional, me fit part des pressions qu’il subissait et de son intention d’y résister lorsqu’il me donna ordre de service du début des travaux. Le tumulte se calma le jour où, à l'issue d’une houleuse réunion dans la salle du conseil de la Mairie, Michel Chapuis me tandis la main en me demandant d’aller jouer une de nos récentes réalisation. Nous partîmes sur le champ à Barjols, village situé à quelques kilomètres de Saint Maximin. Michel Chapuis joua cet instrument suffisamment pour manquer de se faire mettre à la porte de l’église par le Curé et son gros chien, tard dans la soirée.

Dès lors les portes s’ouvrirent y compris celle de la tribune de Saint Maximin, et nous pûmes commencer à travailler. On nous avait adjoint une commission qui surveillerait nos travaux. Dans cette commission, outre Michel Chapuis figurait, entre autres personnes, Mrs Georges Lôthe et Pierre Chéron. Je ne remercierai jamais assez Michel Chapuis pour son appui et la bienveillante disponibilité  qu’il n’a jamais manqué de nous prodiguer tout au long de ce travail.

Le cahier des charges était succinct: nous devions restaurer le sommier de positif, remplacer les soufflets à tables parallèles de Mader et remplacer les claviers à bascule que Mader avait installé en 18??.

Nous avons commencé par démonter les claviers de Mader, sans démonter quoique ce soit d’autre car nous voulions retrouver le point d’accroche d’origine de la mécanique d’Isnard. Je me souvient de l'enthousiasme de Michel Chapuis lorsqu’il joua les clavier suspendus que nous avions installés provisoirement en les raccordant aux vergettes des sommiers de Grand Orgue et de Raisonnance, C’est vrai que l’instrument sonnait véritablement différemment sans que nous ayons touché à quoique ce soit au niveau sonore! Michel Chapuis nous donna une puissante démonstration de l’influence d’une mécanique sur la sonorité et surtout sur la perception différente des attaques des tuyaux. Nous avions de surcroît pu faire la démonstration que notre solution du tracé mécanique était sans doute le plus proche de ce qu’Isnard avait dû lui même mis en oeuvre. Cette solution n’avait rien de révolutionnaire mais elle tombait sous le sens; elle donnait le “meilleur bras de levier” que décrit Dom Bédos. Je pus aussi faire la démonstration que nous devions aller au delà des travaux qui nous étaient demandé. en effet une des soupapes fermait mal (la peau d’origine était tannée par l’usure des ans) et nous avons dû la repeausser. Du coup le ressort qui la refermait put être affaibli à l’équilibre et le toucher était tellement différent sur cette note qu’on nous autorisa à repeausser les soupapes et à restaurer les sommiers.

Entre temps la Ville de saint Maximin et les services des Monuments Historiques entreprirent de restaurer la voûte au dessus de l’instrument et le buffet fut entièrement échafaudé, ce qui nous permit d’ausculter le buffet de l’extérieur.  On s'aperçut qu’il était recouvert d’une solution de colophane dissoute dans de l’alcool, ce qui était courant pour l’époque, mais surtout que le buffet semblait avoir été modifié de manière importante lors de sa construction dans sa partie haute. Pierre Chéron qui avait déjà oeuvré pour son renforcement et pour sa stabilité, nous indiqua que d’après lui Isnard aurait construit un buffet de 8’ (comme le buffet de  Saint Cannat à Marseille) puis que se ravisant en voyant l’aspect étriqué de cette structure dans la nef de saint Maximin l’agrandit pour en faire le double 16’ que l’on  connaît aujourd’hui. Ce que faisant il alourdit considérablement le poids sans augmenter les sections de bois qu’il avait à sa disposition. Le buffet avait 200 ans plus tard fléchi en son centre, ce d’autant plus que les scellements d’origine desséchés ne tenaient plus le fond des traverses. Il devenait urgent de remettre tout ceci d’aplomb: les tuyaux de la montre de 16’ n’avait plus de retenue que les décors derrière lesquels ils étaient disposés.

A cette époque le patrimoine séparait les buffets d’orgues (prérogative des Architectes en Chef des Monuments Historiques) de la partie instrumentale. L’ACMH de l’époque Mr Prévôt Marcilhacy nous demanda de prendre contact pour organiser le travail avec l’entreprise désignée pour restaurer le buffet de l’orgue d’Isnard, Le responsable de cette entreprise nous indiqua honnêtement que le rôle qui lui était dévolu était de “traiter” le buffet en le badigeonnant de produit contre les vers xylophages, mais en aucun cas des travaux de l’ampleur que je demandais. on nous confia donc aussi la restauration du buffet.

Les scellement furent donc refaits, les assemblages renforcés, certains poteaux vermoulus réparés. Les tendeurs placés par Pierre Chéron pour soutenir les chapes des tuyaux de façade des montres de 16’ furent utilisés pour stabiliser les chapiteaux des grandes tourelles car ceux ci supportaient les deux grandes statues de Sainte Cécile et du Roi David (statues mesurant 2,10  de haut, d’un poids conséquent car réalisées dans un tronc d’aulne). Le toit du buffet entièrement vermoulu fut remplacé entièrement, car les sciures occasionnées par l’activité des vers à bois tombaient directement dans les corps des jeux d’anches.

Ces travaux sur le buffet nous permirent d’admirer de près le travail des sculpteurs qui sans doute oeuvraient sans toujours savoir la destination de leur travail, j’en veux pour preuve cette fleur magnifiquement ouvragée avec un pistil très détaillé que personne ne peut voir à plus de 20 mètre de distance ou certains éléments de décor définitivement cachés car ils sont à l’envers, contre les tuyaux. Tout le travail de dessin, de sculpture est très différent des assemblages et des mises en oeuvre du buffet, plus rustique et plus ???

Un autre sujet d’admiration nous a été donner de contempler, c’est un assemblage très connu des charpentiers mais rarement utilisé dans notre métier qui réuni les deux poutres constituant la traverse arrière du support des sommiers: le trait de Jupiter, qui doit sans doute son nom à la zébrure de son dessin qui fait penser à un éclair. Un éclair de génie, oui, car sans lui comment trouver une poutre de ?? long?

Le buffet dont les poteaux les plus longs sont en pin est dans la majeure partie construit en aulne. L’aulne est une variété de peuplier, se plaisant, paraît il, à pousser dans les marécages dont était entourée La Ville de Saint Maximin au XVIII° siècle, aussi appelé du fait de sa couleur et de sa structure le “noyer du pauvre”.

On voit que son concepteur était pressé d’en arriver à l’essentiel: après nous avoir ébloui les yeux, il voulait nous enthousiasmer les oreilles.

Qu’il me soit permis de narrer ici une anecdote: lors du nettoyage du buffet nous eûmes la surprise de découvrir dans les creux des moulures du positif quelques pièces de monnaies dont certaines très anciennes, ce qui accrédite la légende selon laquelle on jetait des pièces à l’organiste lorsqu’il jouait cet instrument.

Un des plus importants travaux qui nous fut commandé dès la première heure fut de remplacer les postages et les machines pneumatiques installées par P. Chéron. Nous dûmes construire des mètres et des mètres de postages: pour alimenter non seulement les 65 tuyaux de la façade du grand buffet (ceux du positif étaient tous d’origine), mais aussi les tuyaux en bois des bourdon 16’ et 84 et les tuyaux en bois des flûtes 16’, 8’ & 4’ de la raisonnance. Un kilomètre de tube en étain titré à 40% pour éviter des les voir d’écraser ou s’oxyder.

Entre temps les claviers neufs réalisés en copie furent installés et raccordés aux vergettes d’Isnard rallongées pour la circonstance. On fut à ce sujet assez surpris de découvrir l’abrégé de positif d’origine, posé sur des missels sous l’estrade<; il nous a suffit de remettre les bras à leurs place faces aux mortaises qu’Isnard avait percées pour retrouver l’exact aplomb de cette pièce. Un élément important du puzzle en quatre dimensions du plan de la mécanique. Un élément important qui nous permit aussi de résister aux sirènes qui nous recommandaient de doter cet instrument d’une mécanique “aux normes”!

Les cotes des soufflets cunéiformes étaient tracées sur la fresque qui couvre le fond de l’orgue de Saint Maximin, ainsi que les bras de leviers aboutissant au chevet de l’escalier qui monte à l’étage des tuyaux du grand orgue. Les planches verticales qui les séparent telle une palissade ont été polies par des générations de souffleurs. Les quatre soufflets de 8’ sur 4’ furent reconstitués avec leurs bras en noyer.

Les discussions furent des plus âpres lorsqu’il le temps vint à définir s’il fallait revenir au pédalier d’Isnard dont la tessiture était évidente: 23 notes (sans premier C# évidement) ou à un pédalier plus étendu de 31 notes... Nous avons proposé une mécanique à double contre touches permettant d’accueillir les deux pédaliers. Devons nous avouer que ce nous soupçonnions alors se réalisa? Oui le pédalier à la française n’es pratiquement jamais utilisé, alors qu’il est très facile à installer, je regrette aujourd’hui de n’avoir pas été plus persuasif; il faut dire qu’il a fallu bien de persuasion pour nombre d’autre chose que ma force de persuasion a dû un peu s’émousser à la longue..

Les travaux de restauration de la voûte au dessus de l’instrument fort opportunément engagés par la DRAC avant que nous remontions la tuyauterie étant terminés, nous pûmes commencer à remonter la tuyauterie. Je commençais à mettre sur le sommier le bourdon du positif. Nous avions retrouvé un des deux tuyaux donnés manquants dans l’inventaire de Pierre Chéron (1): le 2° mi bémol de ce jeu que nous avons retrouvé, un peu cabossé, sous l’escalier menant à la tuyauterie du grand orgue, le second  manquant, le 4° ré du clairon de raisonnance ne fut pas retrouvé.

Pierre Chéron vint chaque jour que dura la remise en place des tuyaux, il m’épaula, m’autorisant à ôter les plaquettes qu’il avait mise pour baisser les bouches de certains tuyaux, permettant ainsi de retrouver l‘embouchage d’origine. Ce fut une collaboration dont je continue à apprécier aujourd’hui encore les fruits. Le souci que j’avais de retrouver sans concessions le timbre des tuyaux d’Isnard, nous a quelques fous opposés, mais jamais au détriment de l’instrument.

Lorsque vint l’épineux sujet du tempérament, les discussions âpres se muèrent en batailles rangées! Avant que mettre quiconque dans le comma, je sollicitais l’arbitrage de la commission  de la 5° section. Je n’en menais pas large car j’avais tous les avis et leurs contraires: de l’absolue nécessité d’un tempérament égal à la tout aussi impérieuse  nécessité d’un tempérament mésotonique pur!

Là aussi un homme me fut d’un grand secours. Je connaissais son travail sur les tempéraments et leurs applications par des collègues facteurs d’orgues, sur lesquels j’avais recopié sans vergogne des lignes de chiffres pouvant me faire passer pour un  espion du temps de la guerre froide! Le Docteur Albert Rabert me donna ainsi les clés et les manières de calculer et d’établir un tempérament. Je pus avec lui établir comment Isnard avait pu accorder l’orgue de Saint Maximin. Non pas en calculant les longueurs des tuyaux, c’est trop aléatoire, mais en partant du fait que cet orgue fut construit par et pour des frère bénedictins, donc érudit et connaissant parfaitement d’art d’accorder les orgues et les clavecins. Nous partîmes donc, et c’était aussi l’avis de P. Chéron du tempérament décrit par rameau dans son ...En le calculant dans un tableur je pus mettre en évidence  quelques ressemblances et concordances avec les diagrammes des longueurs des tuyaux de l’orgue Isnard. Ce qui a fini de convaincre la commission. Mon but n’étant pas de vaincre, mais de donner à l’harmonie de Saint Maximin, par le biais de ce tempérament ,une “physionomie sonore” qui est sans doute plus proche de la réalité, et plus intéressante au point de vus musical.

L’orgue fut inauguré un soir de septembre 1991, et, alors que la basilique était comble, une panne électrique plongea les auditeurs dans le noir. Je me mis à pomper et Michel Chapuis pu continuer son concert, évitant sans doute une panique générale, car personne n‘y voyait plus rien. Certains auditeurs m’ont affirmé, à l’issue du concert, que l’instrument sonnait différemment qu’avec la soufflerie électrique. La perception auditive était elle différente dans le noir et alors que l’assemblée était moins bruissante, un peu inquiète de la situation?

J’oserais paraphraser Frescobaldi: en travaillant sur cet instrument génialement conçu, je n’ai appris pas peu.